Najia Mehadji
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Le temps et le numérique : Entretien avec Henri-François Debailleux

Henri-François Debailleux : Qu’est-ce qui vous a conduite, pour cette série d’œuvres, à travailler avec le numérique ?
Najia Mehadji : Le hasard. On me l’a demandée, tout simplement. J’ai en effet été invitée en 2006 à la Chalcographie de Madrid pour précisément faire un travail numérique. C’est une pratique que je connaissais mal, je l’avais à peine abordée au début des années 1990. J’avais alors seulement fait un stage d’une dizaine de jours à la section numérique des Arts décoratifs à Paris, comme d’autres artistes invités. Cela m’avait beaucoup intéressée parce que je m’étais aperçue que je pouvais modifier le dessin ou la gravure, j’avais ainsi joué avec les lignes qui au final tendaient vers la troisième dimension.

H.-F. D. : Et Goya ?
N. M. : Je suis allée à Madrid sans savoir à l’avance ce que j’allais faire. Arrivée à la Chalcographie, j’ai cherché le bureau où se trouvaient les ordinateurs et j’ai traversé une salle où il y avait toutes les plaques gravées, en cuivre, de Goya. J’ai tout de suite compris que mon sujet était là, comme si le chemin vers le numérique passait par Goya. D’une part parce que j’étais en Espagne, et travailler à partir d’un si grand artiste m’intéressait ; d’autre part, le matériau même, le cuivre de ces plaques, est quelque chose de magnifique. On y voit vraiment le tracé du dessin, les incisions, comme on ne peut pas le voir sur une feuille de papier, c’est totalement différent. Et puis, il y avait bien sûr le sujet lui-même. J’ai toujours été touchée par les gravures de Goya et notamment Les Désastres de la guerre, mais là c’était pour moi encore plus fort. En revoyant le travail qu’il a fait sur la violence, la barbarie humaine qui existent encore aujourd’hui, j’ai trouvé son regard très contemporain.

H.-F. D. : Vous avez également travaillé à partir de la tauromachie...
N. M. : Dans cette même salle il y avait aussi Les Caprices et La Tauromachie, que je connaissais déjà. Mais c’était la première fois que je voyais de près les huit premières plaques de cette série et je me suis rendu compte que ce sont des Maures qui toréent, on les voit faire des passes avec leur burnous. La présence des Maures en Andalousie est évidente pour tout le monde, mais le fait de retrouver cela dans les plaques de Goya m’a intriguée. En cherchant un peu, j’ai découvert que Goya avait travaillé à partir d’un texte daté du xviiie siècle de l’écrivain espagnol Moratín qui raconte qu’aux origines de la tauromachie on trouvait des Maures qui toréaient dans la campagne. Comme je vis entre la France et le Maroc, que je suis d’origine marocaine par mon père et que je me suis toujours beaucoup intéressée à l’Andalousie, le sujet était pour moi idéal. L’Andalousie médiévale (al Andalus) était une région ouverte sur le plan des civilisations ; pendant plusieurs siècles des gens de communautés, de religions et de cultures différentes y ont fait ensemble des choses extraordinaires, il suffit de voir Grenade ou Séville pour se le rappeler. Cela m’a fait penser à Sarajevo, qui a aussi été une ville multiculturelle et qui vient de subir la barbarie que l’on sait. De tout cela j’ai eu envie de faire quelque chose avec ce que j’apportais moi, c’est-à-dire des fleurs, le sujet de mon travail depuis plusieurs années.
Donc de la couleur, de la lumière, de la vie, de l’éphémère puisque le temps d’une fleur est très court. Avec cette idée que mes fleurs pouvaient aussi être des Vanités, non pas sous la forme d’un crâne, selon la représentation habituelle, mais comme quelque chose de très beau et de fulgurant dans la violence du passage.

H.-F. D. : Comment les fleurs sont-elles arrivées dans votre travail ?
N. M. : Je n’avais jamais pensé qu’un jour je peindrais des fleurs. J’avais auparavant fait un travail sur le végétal, sur les arbres de vie, sur l’arborescence, sur la grenade. Puis, en 2001, quand mon père est tombé gravement malade, j’ai commencé à faire des fleurs parce que je n’avais plus l’esprit libre et n’arrivais donc plus à me concentrer sur d’autres sujets. C’est anecdotique mais c’est la vraie raison. J’ai acheté des fleurs, notamment des pivoines, et je les ai dessinées sur le motif. Et ce du début à la fin, c’est-à-dire à partir du moment où elles s’ouvraient jusqu’à ce qu’elles soient complètement fanées, comme un cycle de vie.

H.-F. D : Qu’est-ce qui vous a poussée à garder ce sujet ?
N. M : Je me suis effectivement demandé pourquoi j’avais ce besoin, cette nécessité de continuer avec les fleurs. Et je pense que c’est parce que j’ai eu envie de travailler sur l’éphémère. Je peins en ce moment des fleurs noires, à la gouache, qui sont comme des cendres ou des météores. Elles n’ont en effet pas de tiges, pas de feuilles, elles flottent dans l’espace. C’est une façon de boucler la boucle et de retrouver le thème du cosmos, de notre rapport au cosmos, qui traverse tout mon travail.

H.-F. D. : Que vous a apporté le numérique ?
N. M. : Il m’a permis de relier les gravures de Goya et mes peintures, ce que je n’aurais pas pu faire d’une autre manière. Je n’aurais en effet jamais réussi à reproduire aussi méthodiquement sur toile les gravures de Goya. D’autant qu’en plus, le geste même de reproduire, de copier, ne m’intéresse pas du tout. Là, j’ai simplement intégré la gravure, qui reste un Goya puisque je n’y ai absolument pas touché. J’ai juste pris des détails que j’ai agrandis. Et que j’ai choisis pour ce qu’ils racontent mais aussi pour la façon de travailler de Goya, avec le jeu des traits, son rapport à l’ombre, à la lumière. Le numérique m’a d’autre part donné envie d’aborder aussi les fonds. Jusqu’alors j’avais toujours travaillé en réserve, en laissant le fond de la toile brute et le fond du papier blanc. Maintenant je n’hésite pas à peindre un fond rouge, par exemple, ce qui n’aurait jamais été le cas auparavant. Donc, ces œuvres numériques ne constituent pas une simple parenthèse. Elles ont vraiment déclenché quelque chose de nouveau, m’ont ouvert de nouveaux horizons, et depuis je ne travaille effectivement plus comme avant. D’autre part, lorsqu’on regarde de loin, ou de très près, les gravures de Goya dans mes fleurs, on ne voit que des plis, des mouvements, quelque chose d’un peu voilé.
On ne remarque pas ce qui se passe réellement ni même s’il s’agit d’une scène figurée. Cela m’a donc amenée à aborder un nouveau thème, celui du pli.

H.-F. D. : Quel est votre rapport à la couleur ?
N. M. : J’ai travaillé pendant dix ans, entre l’âge de vingt et trente ans, uniquement le noir et le blanc. Puis, au début des années 1980, uniquement le blanc avec un peu de couleur. Ensuite, il y a eu le monochrome bleu, un bleu outremer très profond, velouté que j’ai obtenu grâce à certains pigments. Quand j’ai commencé avec les sticks à l’huile, j’ai continué avec des couleurs monochromes mais cette fois très lumineuses et aussi bien le jaune, le rouge, l’orangé. En fait, j’ai mis beaucoup de temps à comprendre que ce qui m’intéressait, c’était avant tout la lumière. Quand la couleur est arrivée, j’ai voulu qu’elle soit très lumineuse. Il fallait qu’elle soit une couleur lumière, éclatante, dense, très pigmentée.
H.-F. D. : À quelqu’un qui n’aurait jamais vu vos œuvres et qui vous demanderait ce que vous faites, que lui répondriez-vous ?
N. M. : Que je travaille depuis toujours sur le temps – la durée –, qui est un élément fondamental de ma recherche.
On voit le temps à travers toutes les lignes que je dessine et qui peuvent parfois faire penser aux cernes d’un tronc d’arbre. Chaque ligne est le temps d’un geste. Le travail que je fais avec les sticks à l’huile, depuis 1996, a commencé avec l’évocation de cactées parce que ces plantes sont des concrétions de temps, elles sont du temps pur. Ce sont des formes qui nous montrent le temps. Je répondrais aussi que mon travail est assez proche de la philosophie. Je me sens d’ailleurs très proche de certains philosophes, par exemple Gilles Deleuze qui m’a énormément apporté, notamment avec ses notions de diagramme, de traces, sur ce qu’il dit du cinéma, de l’image affect. Un certain nombre de mes toiles sont d’ailleurs titrées Chaosmos, qui est l’un de ses termes. Car comment se frayer un chemin entre le chaos et le cosmos, le visible et l’invisible ?

Paris, avril 2008

Henri-François Debailleux, critique d’art, journaliste au quotidien Libération.

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